Correspondance entre des élèves de 1ère et des personnes âgées résidant en Ehpad.

 

LETTRE AUX RÉSIDENTS AU SUJET DES ATTENTATS
par la classe de 1ère ES 1, 2015-2016
Lycée Évariste-Galois, Noisy-le-Grand (93)
Décembre 2015

Nous sommes un petit groupe de jeunes issu de la première ES1 du lycée Evariste-Galois de Noisy-le-Grand. Suite au post sur Facebook de Judith Martin-Delvincourt, nous aimerions répondre à son appel. Pour cela, nous nous sommes réunis et avons essayé d’exprimer les questions que nous voudrions vous poser.
Nous avons été touchés par la proximité géographique des attentats, par la jeunesse des victimes, par les témoignages imprégnés d’émotion d’amis ou d’inconnus via les médias.
Nous avons eu très peur pendant plusieurs jours : et vous ? Comment avez-vous vécu les attentats de janvier, et ceux de novembre ? Sont-ils pour vous similaires ? Dans quelle mesure ressemblent-ils aux violences dont vous avez pu être témoins avant notre naissance ? Est-ce que « ça » avait commencé de la même façon, par des attentats ? Avez-vous peur pour l’avenir ?
Nous vivons dans une époque où l’accès aux médias est illimité. Pensez-vous que cela peut influencer la propagation des idées extrémistes, et des amalgames qui ont été fait après les événements ? Doit-on croire tout ce qu’on voit, ce qu’on lit ou ce qu’on entend ? Quel est votre point de vue sur le lien entre la religion, le fanatisme et la radicalisation ? En avez-vous déjà été témoins ?
Comment éviter d’avoir peur ? Comment éviter le conflit ? Que pensez-vous de l’évolution des mesures de sécurité en France ?
Puisqu’un monde utopique ne peut pas exister, pensez-vous au moins que nous puissions accéder à un monde moins violent ?

Avez-vous confiance en nous ?

 

 

LETTRE DE RÉPONSE AUX LYCÉENS
Ehpad Les Clématis, Chambéry
Janvier 2016

Nous sommes un groupe de 8 dames âgées de 75 à 91 ans. Nous habitons dans un EHPAD, à Chambéry, en Savoie : « les Clématis ».
Nous avons atterri à l’EHPAD au vu de notre santé déficitaire. On est venu là pour finir nos jours car on ne peut pas se suffire à nous-même.
A notre âge, on voudrait bien être heureux. On a passé des mois à souffrir mais dommage qu’on n’ait pas votre jeunesse, bien que la jeunesse on l’a en soi. On est heureux finalement – on est loin de la famille – mais on est heureux. On a une amitié, on connaît les douleurs des uns et des autres parce qu’on a vécu, et ce qu’on a vécu reste au fond de notre cœur.
L’ambiance est bonne. On a les soins, les animations : on a tiré les rois hier, on a fêté noël, etc. Toutes les infirmières et les aides-soignantes sont merveilleuses. On a trouvé des modèles chez les professionnels, des modèles remarquables. Des mains humaines, une intelligence pure même si nous trouvons qu’il y a un manque de personnel.
Aujourd’hui, on a enfin la neige qui tombe sur Chambéry, mais samedi, nous avons eu un bout de notre montagne qui s’est effondré. Il s’est arrêté devant le village juste en dessous.
Pour en venir aux attentats, on a eu peur pour les autres. On s’est rendu compte du mal que ça peut faire le fanatisme même si personnellement, pour nous, on n’a pas eu peur mais on se rend compte de la déchéance des gens. On a peur car on ne sait pas si ça s’améliorera un jour, si ça peut devenir encore plus dangereux.
On a eu du mal à comprendre que des gens deviennent comme ça sans raison. On ne sait pas ce que les gens ont dans la tête. Ils ne connaissent pas la limite, ils sont inconscients. Des jeunes qui tuent des jeunes…
La première fois, après l’évènement de Charlie, pourquoi on n’a pas fait attention ? On aurait pu mettre les gendarmes, les militaires à ce moment-là ! Il n’y aurait pas eu tant de morts.
Dans notre histoire, on a déjà eu deux guerres plus la guerre de 70 avant 14. Tout ça n’amène pas du bon. Il y a eu l’occupation allemande qui était sur la France. C’est pas la même chose car là c’est des attentats, c’est n’importe qui, c’est des fanatiques. Nous on a été occupé par des allemands, on a accepté l’occupation. Il y avait une raison. Là c’est vraiment gratuit, on ouvre une porte et on tire dans le tas.
On ne parlait pas de religion. On été tous réunis dans la misère. Tous les peuples qui été occupés étaient à la même enseigne.
On a  été témoin pendant la guerre de choses terribles. On a assisté à des rafles de gens. On a manqué de tout, ça aussi ça nous a marqué. Il y avait la restriction de nourriture.  On a été habitué à la pauvreté. On était fier quand on pouvait acheter quelque chose.
On ne comprend pas les jeunes : ils sont « blasés ». Ils veulent que tout tombe du ciel. Vous avez tout mais vous n’appréciez pas. Nous, on vivait avec le peu qu’on avait. Si on n’avait pas l’eau dans la maison, on allait chercher l’eau et on était propre. On a été privé de tout le confort. On a été élevé avec l’amour filial. On a été heureux avec pas grand-chose et on sentait nos enfants heureux. On a suivis le progrès, on l’a apprécié. On a eu faim, on a eu froid. On a vécu dans la peur…la peur au ventre. Les allemands nous ont laissés dans la tristesse mais on a aussi rencontré des allemands qui ont sorti du pain de leur poche. Il y avait de tout.
On pense aussi que les jeunes ne sont pas assez prudents. Par exemple, les skieurs. C’est interdit mais on vient quand même. Avant, quand c’était défendu, c’était défendu. Nous, à l’école, tous les jours il y avait sur le tableau une phrase de morale.
Les parents nous apprenaient la religion. On faisait la prière matin, midi et soir. Maintenant il y a du laisser-aller. Le catéchisme ça nous conduit à Dieu, ça nous conduit pas au mal. Ça nous donnait du moral, on avait confiance. Les religions ne sont pas assez expliquées. Il faut que la famille et les parents s’en mêlent.
Et puis, c’est le même Dieu. Pourquoi il y a des clans ? La France c’est : liberté, égalité, fraternité.
Pour répondre à votre question, oui nous pensons que les médias accroissent la propagation des idées extrémistes. Il faut se faire une idée personnelle. Mais on n’a pas internet, c’est compliqué peut-être pour nous.
C’est en parlant et en écoutant qu’on lutte contre la peur. En regardant quand on peut. Et penser. Il faut vivre normalement et ouvrir les yeux et les oreilles et rester humain. Ces gens-là qui font le mal sont plus malheureux que nous. Ils n’ont rien pour s’accrocher.
Pouvoir accéder à un monde moins violent ? Bien sûr, on le pense de bon cœur. Que la violence diminue et que vous puissiez avoir votre vie heureuse.
On espère que votre santé est bonne, on vous fait un gros bisou de Chambéry. Et beaucoup de courage pour la vie qui vous attend. Restez fidèles dans les petites choses. Nous vous souhaitons de bonnes choses.

Projet mené par Ophélie Poncet
Psychologue à l’Ehpad « Les Clématis », Chambéry (73)

Quand j’ai appris les événements, j’étais en train de passer ma matinée à jouer. J’étais assis comme à mon habitude sur ma chaise tournante noire que j’apprécie tant. La fenêtre de ma chambre était à peine ouverte et le temps était ensoleillé. L’heure était affichée sur l’écran de mon portable : il était onze heures. Après avoir regardé l’heure, je décide d’aller faire un tour sur les réseaux sociaux. Ma fatigue ne m’avait pas fait réaliser ce que j’ai vu.
Bizarrement, cette nouvelle, aux premiers abords, m’avait assez interpellée, cet événement était assez exceptionnel, mais quelques instants plus tard j’ai un peu arrêté d’y penser. Un peu comme si cela ne m’avait vraiment touché.

Z.

Je me souviens toujours, même trois mois après, du vendredi 13 novembre 2015, jour des attentats de Paris. Je suis à lire sur mon lit, dans ma chambre, quand j’entends ma mère crier mon prénom. Inquiète, je descends les escaliers rapidement, mon regard étant immédiatement attiré par l’écran du salon et son gros titre « Attentats à Paris ». Je reste bouche bée de frayeur. Il y a déjà soixante-dix morts. Des hommes armés ont tiré sur la foule à des terrasses de restaurant, dans une salle de spectacle (où j’étais quelques semaines avant ça) qui accueillait un concert. D’ailleurs, à ce concert, ils y sont toujours, avec apparemment, des otages. Je ne réagis pas, je reste assise à contempler l’horreur de la situation. Puis je me lève pour essayer de contacter mes amis : D. était à son cours de grec, ce soir, et je sais qu’elle aime se promener dans Paris ; V. m’avait dit qu’elle était chez sa mère ce soir, qui habite aussi à Paris… Je vais sur les réseaux sociaux, vérifie que tous mes proches sont en sécurité. Encore plus de morts. Je suis tellement triste que je préfère remonter, et, une fois de retour dans ma chambre, j’essaie de penser à autre chose, sans y arriver vraiment. Plus tard, vraiment tard, je réussis enfin à m’endormir. Je me souviens encore du lendemain matin, j’apprends qu’il y a cent vingt morts environ. Quelle horreur. J’ai peur du monde extérieur, peur de sortir et qu’un autre fanatique s’en prenne à moi ou à quelqu’un que j’aime. Ça me terrifie.

E.

Je me souviens toujours du jour où j’ai appris l’attentat de Paris, le jour où cent quarante personnes ont perdu la vie car d’autres en avaient décidé ainsi. C’était un jour on ne peut plus ordinaire, je m’étais fait réveiller par un poids sur moi qui s’avéra être ma sœur.
Quand nous descendîmes pour prendre le petit déjeuner avec le reste de la famille, comme nous le faisons habituellement le samedi matin, nos parents et notre frère, qui n’avait pas l’air de tout comprendre, étaient attablés autour de la radio. Alors que nous ouvrions la bouche pour dire bonjour, ma mère nous coupa et nous dit clairement qu’il fallait nous taire et écouter. Il devait s’être passé quelque chose cette nuit, mais je ne m’inquiétai pas plus que cela et nous commençâmes à manger. Cependant en écoutant la voix sinistre du présentateur, nous n’eûmes plus très faim. Après une écoute attentive nous apprîmes ce qui s’était passé en cette triste nuit du 13 novembre 2015.

J.

Projet mené par Étienne Mahieux
Enseignant au Lycée Évariste-Galois, Noisy-le-Grand (93)

On n’est pas assez les uns pour les autres. On pense à soi et on oublie que d’autres vivent les mêmes drames. Pour être heureux vraiment, il faut être tolérant. On croit que Dieu existe mais il y en a aussi qui n’y croient pas et qui sont très dévoués.

Suzanne

Je pense souvent à eux [aux jeunes]. Que la vie ne leur soit pas trop mauvaise. Qu’ils prennent du courage, toujours, et de l’espoir. Le travail. Et qu’ils pensent à leur famille. Qu’ils pensent que leur famille les aime quoiqu’on fasse et quoiqu’on dise, le lien est là. Il faut toujours espérer que les choses soient meilleures. Et l’Amour…l’Amour… Un amour quand on est jeune, puis après un amour conjugal et un amour filial. Et que l’avenir pour eux s’arrange. Qu’ils trouvent du travail, car on ne peut pas vivre aux crochets des autres. Les parents sont là pour les guider. La vie aussi. Et qu’ils s’accrochent. Les beaux jours viendront.

Claude

Il faut confier votre vie à Dieu. La conduite des terroristes ne peut pas faire du bien à leur cœur et leur conscience. Pour être libre, il faut voir ça avec Dieu.

Odile

Projet mené par Ophélie Poncet
Psychologue à l’Ehpad « Les Clématis », Chambéry (73)

RÉPONSE AUX RÉSIDENTS DE CHAMBÉRY
par la classe de 1ère ES 1, 2015-2016
Lycée Évariste-Galois, Noisy-le-Grand (93)
Avril 2016

Bonjour 😀
Nous sommes toujours le même groupe ou presque, nous avons un peu grandi. Nous avons atterri au lycée parce que nous sommes jeunes et innocents ; nous sommes venus ici pour en apprendre davantage sur la vie et pouvoir nous suffire à nous-mêmes plus tard. Nous appréhendons ensemble l’art de vivre en société entre deux heures de maths.


Dans notre lycée, on est nombreux et tous différents. Étant à l’aube de notre existence, nous avons tous la tête remplie de rêves et d’espoirs –un peu- naïfs qui ne sont pas forcément tous identiques.


Nous aussi, on aimerait être heureux. On pense que c’est ce que tout le monde veut. Et malgré toute cette violence, et cette haine, on pense qu’on l’est finalement. On n’a pas forcément tout ce dont on a envie mais, quand on y pense, on a tout ce qu’il faut pour être heureux. Au fond, on est plutôt chanceux par rapport à d’autres.
C’est vrai que la jeunesse « d’avant » était moins matérialiste et plus croyante que nous : vous vous contentiez de peu, car vous aviez peu et votre foi vous suffisait à supporter les problèmes de votre quotidien.
Mais nous, on est nés avec un certain confort matériel et l’être humain ne peut se contenter de ce qu’il a ; alors oui, on est peut-être un peu blasés, on n’apprécie pas assez.
Pourtant, on ne pense pas être moins corrects que l’ancienne jeunesse : on a grandi dans un monde plus tolérant ; on s’exprime devant le monde entier grâce à l’avancée des médias ; et l’art que nous créons est diffusé en nanosecondes sur Internet sur nos réseaux sociaux. On est ni mieux, ni moins bien, juste différents.

 

On ne prie pas matin, midi et soir ; on ne fait pas tous du catéchisme ; on n’a pas de morale inscrite sur les tableaux à l’école ni de photos du chef de l’Etat mais c’est peut-être mieux comme ça : quelque part, on est plus libres car personne ne nous donne une vision déjà mâchée de la vie. On découvre tout, tout seuls, on enfreint les règles, on se met en danger parfois, on fait souvent des choses stupides – on vit.

La violence a toujours existé : hier c’étaient les Allemands et la guerre. Aujourd’hui, ce sont des jeunes manipulés qui se font exploser dans un aéroport en espérant une vie meilleure autre part. En fait, c’est toujours la même chose : des morts et des tueurs. De la haine, et des victimes.

On espère que votre santé est bonne aussi, et on vous embrasse de Noisy.

Projet mené par Étienne Mahieux
Enseignant au Lycée Évariste-Galois, Noisy-le-Grand (93)