Lundi 16 novembre 2015, trois jours après les attentats terroristes de Paris, qui ont ôté la vie à cent trente innocents, la directrice de l’Ehpad dans lequel j’exerce en tant que psychologue, me propose de participer à un groupe de discussion avec les résidents autour de cet événement…
L’objectif : informer, écouter, rassurer, libérer parole et émotions, mais aussi se rassembler. Récit.

Rencontre avec les résidents qui souhaitent échanger au sujet des attentats. Le cercle est grand, une vingtaine d’«anciens» (comme ils aiment à se nommer), désireux de partager leurs émotions, leurs souvenirs et leurs craintes. Les mots se cognent à leurs traumatismes : guerre, armes, peur, morts… Impression effrayante que « ÇA » recommence. Que la Liberté acquise à la sueur de leurs fronts, est en train d’être volée, niée, écrasée, par des « tyrans » sans limites ni frontières.

Madame B. a appris que son petit-fils avait reçu une balle dans la jambe, et une dans le dos. Il s’en est sorti, mais sa vie risque d’être brisée. Madame D. quant à elle raconte que son petit-fils, infirmier, a été réquisitionné. «Mamie, quand je suis arrivé à l’hôpital, c’était un bain de sang. J’ai fait ce que j’ai pu. Maintenant je vais me reposer, ne t’en fais pas, ça va.». Les deux dames, assises côte-à-côte, se regardent avec sympathie. Le petit-fils de l’une a peut-être soigné le petit-fils de l’autre. Et même si ce n’est pas vrai, quel cran ils ont eu.
Admiration.
La parole continue de circuler. On parle religion. Fanatisme. Liberté. Union. Solidarité.
Madame S. se sent impuissante. «Que pouvons-nous faire, tout petits que nous sommes, dans cette maison de retraite ? On aimerait se sentir utile, mais on ne peut rien faire.». Désir de prendre une place active dans ce monde décadent. De le sauver un peu. De transmettre quelque chose d’un espoir, d’une humanité qui doit rester unie, et qui doit continuer de croire en sa beauté et en sa richesse.
Je pose la première pierre à l’édifice de ce désir : et si nous écrivions quelque chose ensemble ? Sur nos ressentis, nos réflexions, nos envies, nos peurs. Sublimer l’angoisse, dépasser l’effroi, surmonter les réminiscences des traumatismes anciens. Dire aux jeunes qu’ils doivent tenir bon.
Dire notre amour de la vie.
L’idée amène des sourires, illumine les regards. «Il faudrait qu’on communique avec d’autres anciens d’autres maisons de retraite !», «Oui, et avec des enfants aussi !», «Et puis il faut qu’on le diffuse, que tout le monde le sache !».

Pari gagné.

Je savais que le désir l’emporterait.

 

Le lendemain, je reçois dans un petit salon d’étage quelques résidents qui souhaitent participer au projet. Marqués par les échanges de la veille, par la prise de conscience que ceux-ci ont pu susciter, ils sont néanmoins enthousiasmés par cette idée d’échanger avec des jeunes et d’autres anciens. Je leur propose de monter un site internet. « Oh, ce serait formidable ! », s’exclame une résidente. Tout le monde valide la proposition, le sourire aux lèvres.

Le soir venu, je présente le projet d’échange intergénérationnel à des amis enseignants. L’idée les séduit, ils souhaitent tous participer à cette aventure, heureux de pouvoir y emmener leurs élèves. Même démarche avec des amies psychologues exerçant en Ehpad (Établissement d’Hébergement pour Personnes Âgées Dépendantes), et même engouement ! Le projet prend forme, se précise au gré de nos discussions. Il s’agira de créer du lien, de l’échange et de la réflexion entre les jeunes et les « vieux », de bâtir une passerelle entre l’école et la maison de retraite. Parce que chacun a à apprendre de l’autre. Parce que chacun a sa place dans notre société.

Quatre classes de collège et lycées communiqueront avec quatre Ehpad. Une centaines d’enfants avec une centaines de personnes âgées.
Sept établissements aux quatre coins de la France : Loiret, Morbihan, Seine-Saint-Denis, Val-de-Marne, Savoie, Seine-et-Marne.

Les échanges se feront sous différentes formes : courriers, mails, questions/réponses, témoignages, poèmes… Le tout sera retranscrit et publié sur internet, avec l’accord des participants.

Psychologues, enseignants, nous nous réunirons régulièrement avec les élèves et les personnes âgées, comme les africains au pied de l’arbre à palabres – cet arbre qui, le soir venu, voit se rassembler sous ses vastes branches petits et grands du village, pour réfléchir sur le monde, se raconter des histoires.

Et nous palabrerons ensemble, de la vie, de la société, de l’humanité, avec nos amis d’ici et d’ailleurs…

Judith Martin-Delvincourt
Psychologue clinicienne à la Résidence Le Parc – Santeny (94)